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Histoire de la photographie
à Saint-Pierre-et-Miquelon
Par Yves Leroy et Jean-Pierre Castelain


Dominique Cassini "La rade de St-Pierre"vers 1768 Musée de St-Pierre et Miquelon

Avant que des voyageurs n'en ramènent des images photographiques, les îles Saint-Pierre-et-Miquelon étaient déjà dans les récits des pêcheurs de Terre-Neuve. Ceux-ci, partis des ports de Bretagne, de Normandie ou du Pays Basque, rivalisaient d'images pour décrire leur vie de labeur dans les pièges des glaces, des tempêtes et des brumes tenaces des Bancs de Terre-Neuve si poissonneux. Les plus anciennes représentations qui en subsistent aujourd'hui sont des cartes approximatives, qui tentent d'en tracer les contours et de les situer, ou des gravures elles-mêmes assez fantaisistes.
En 1768, Dominique Cassini, astronome et géographe français, vint en mission à Saint-Pierre pour étudier l'exactitude et la résistance de nouvelles montres marines et pour fixer la latitude exacte du bourg. Son " Voyage fait par ordre du Roi ... " ( Paris, 1770 ), dans lequel il décrit l'impression désastreuse que lui fait l'île, est illustré par quelques gravures dont une planche montre une végétation plutôt " luxuriante " pour Saint-Pierre. Une gravure datant des années 1850, réalisée d'après un croquis de M.E.W. Beckingsale montre quant à elle des reliefs plutôt étonnants sur I'ile-aux-Chiens et sur Galantry ...
Dès 1776 sont publiées une série d'approches des côtes de Saint-Pierre-et-Miquelon qui, selon les règles de l'hydrographie, tentent de décrire la vision réelle qu'un navigateur peut en avoir lorsque, faisant route, il aperçoit ces formes sur la ligne de l'horizon.

Vers le milieu du XIXe siècle, alors qu'abondent les revues relatant les expéditions maritimes et coloniales, sont publiés plusieurs récits, illustrés de gravures, sur Terre-Neuve et Saint-Pierre. Un article de l'" Illustration " de 1859 signé N.O'Brig montre une série particulièrement intéressante de vues gravées de Saint-Pierre. En 1863, le Comte Arthur de Gobineau fait paraître dans " Le Tour du Monde " de larges extraits de son " Voyage à Terre-Neuve ". abondamment illustrés de gravures d'après des dessins de Lebreton. ouvrage dans lequel il relate la mission diplomatique et d'observation qu'il fit au French Shore en 1859.
Ces gravures furent ce que l'on pourrait appeler les premiers " produits dérivés " de la photographie à Saint-Pierre-et-Miquelon. En effet à cette époque, vers 1860. la technique photographique employée ( le collodion humide ) permettait encore à peine la prise de vue instantanée. Très rares étaient donc les scènes montrant sur le vif des personnages en action. D'autre part les techniques de reproduction graphique interdisaient à l'imprimerie l'utilisation directe de la photographie pour l'illustration des textes. Les graveurs reproduisaient en atelier les images pour les revues et les journaux illustrés ; les lithographes mettaient à peine au point les techniques mécaniques qui allaient permettre la diffusion d'images en série sous forme de cartes postales.
Le système positif/négatif permettait certes la multiplication d'une même image ( ce qu'interdisait le daguerréotype par exemple ), mais cette multiplication ne pouvait qu'être artisanale et ne pouvait convenir à la fabrication de supports à grand tirage comme ces revues. Pour illustrer les articles qu'ils publiaient, les éditeurs avaient donc le choix entre deux sources d'images servant de matrice à la gravure. La plus courante était celle du croquis ou du dessin d'après nature. L'autre, embryonnaire à cette époque mais qui finira par supplanter la première, est la vue photographique que l'on utilise comme décor et sur le dessin de laquelle on surajoute des scènes vivantes.

M.E.W. Beckingsale " Vue de la rade de Saint-Pierre " ( vers 1850 )
Collection particulière

A cet égard les articles de O'Brig et de Gobineau offrent une troublante similitude illustrant bien cette question qui, en l'occurrence, est au cœur des représentations primitives de Saint-Pierre destinées à un large public : comment rendre compte du réel par l'image ?
Le premier article, celui de l'" Illustration " de 1859 est illustré par une gravure de J. Ferat " La Rue Joinville à Saint-Pierre " ( d'après une photographie de M. Miot de Melito ). Le second, celui du " Tour du Monde " de 1863, par une gravure de J. Lara " La Rue de Paris, à Saint-Pierre " ( dessin de Lebreton d'après une photographie ). Or cette photographie initiale est rigoureusement la même qui a servi de matrice aux deux reproductions. Sur la vue photographique de Miot, du décor réaliste d'une rue de Saint-Pierre, ont été ajoutées deux scènes totalement inventées par des dessinateurs n'ayant sans doute jamais foulé le sol de Saint-Pierre-et-Miquelon ; Lebreton ayant même transformé la croix du Calvaire en sémaphore !
En 1864 Edouard W. Littaye prenait selon le même axe une vue similaire de la Rue Joinville à Saint-Pierre (1). Le décor n'avait pas changé. Il fut détruit le 16 septembre 1867dans l'incendie qui ravagea tout le centre, bâti de bois, de Saint-Pierre.
C'est à Paul-Emile Miot que revient le mérite d'avoir réalisé la première photographie de Saint-Pierre-et-Miquelon. Miot était marin et hydrographe, et il passa plusieurs saisons ( de 1857 à 1861 ) à la Station Navale de Terre-Neuve en compagnie du futur contre-amiral et ministre de la Marine, Georges Charles Cloué, auteur du " Pilote de Terre-Neuve ". Celui-ci commandait alors le " Sésostris ", un aviso à vapeur, navire hydrographique travaillant au relevé des approches de Terre-Neuve. C'est au cours d'une de ces missions que Paul-Emile Miot eut l'idée, le premier, de se servir de la précision photographique pour la description topographique des approches des côtes et qu'il photographia ainsi en 1858 le bourg de Saint-Pierre depuis la rade.


Le bourg de St-Pierre depuis la rade Paul-Emile Miot 1858

Arthur de Gobineau et Paul-Emile Miot se sont vraisemblablement rencontrés le 28 juin 1859 alors que le " Sésostris " rejoignit le " Gassendi ", le navire de la mission à laquelle participait Gobineau sur le French Shore et que commandait Montaignac de Chauvance (2). Le marin photographe fournit-il au diplomate la matière iconographique de son récit pour le " Tour du Monde " ? Ce dernier, auteur de l'" Essai sur l'inégalité des races humaines " paru en 1855, donna-t-il à Miot l'idée de réaliser des portraits d'indiens Mic- Mac de Terre-Neuve et, plus tard, des indigènes des Marquises et de Tahiti qu'il photographia sur la coupée de l'" Astrée ", la frégate qu'il commandait alors et sur laquelle il avait installé un véritable studio de prises de vue.
A cette époque, bien que technique plutôt récente, la photographie n'était certainement pas inconnue dans l'Archipel. Si l'on retrouve aujourd'hui des daguerréotypes chez des particuliers, il ne s'agit pourtant que de portraits de famille dont il est vraisemblable que les prises de vue aient été réalisées en studio au Canada ou aux Etats-Unis. La " George Eastman House " de Rochester ( N.Y. ) conserve un daguerréotype de 1852 de Southworth et Hawes montrant " Un bateau dans une cale sèche à Boston ". Ce port de la Côte Est ayant été particulièrement important dans les relations extérieures de l'Archipel, il est inconcevable que la nouvelle d'une telle invention, qui s'est partout ailleurs propagée comme l'étincelle sur la mèche, n'ait pas atteint Saint-Pierre-et-Miquelon. Mais les difficultés techniques de la photographie naissante d'une part, l'éloignement, l'exiguïté et la rigueur du climat des îles d'autre part, plaident pour une introduction tardive de la photographie à Saint-Pierre en tant que pratique.
Le véritable pionnier de la photographie à Saint-Pierre-et-Miquelon est Edouard W. Littaye qui la pratiqua en amateur de 1862 à 1866, puis, au retour d'un séjour en Cochin-chine, de 1870 à 1874. Initié par Rosse à Saint-Servan au cours d'un séjour qu'il y fit de 1860 à 1862, Edouard W. Littaye a laissé un témoignage particulièrement intéressant pour Saint-Pierre puisque les photographies de sa première période sont les seules connues qui montrent des aspects de la ville avant le terrible incendie du 16 septembre 1867 (3).
M.M.C. Adams, qui fut la victime de cet incendie et qui quitta les îles en 1872, est la première à y avoir tenté de pratiquer la photographie comme professionnelle, en ouvrant un studio où elle faisait du portrait. Elle fut imitée, très momentanément, par Clément C., mais c'est Alexandre Henry Bannerman qui, à partir de 1874, commença une fructueuse carrière à Saint-Pierre. La photographie était entrée dans les mœurs, à Saint-Pierre comme ailleurs, et rien n'empêcherait son épanouissement universel

( 1 ) La Rue Joinville, baptisée ainsi en l'honneur du troisième fils de Louis-Philippe qui visita les îles Saint-Pierre-et-Miquelon du 24 au 29 août 1841, fut rebaptisée rue Nielly en 1889, en l'honneur du chirurgien de Saint-Pierre. Aujourd'hui rue Albert Briand. ( 2 ) "o. ..Nous allâmes passer quelques heures sur le " Sésostris " et nous retournâmes dans la crique où nous avions élu domicile ". Arthur de Gobineau " Le Voyage à Terre-Neuve " (p. 208 ). Edition " Les Amis du livre ", Paris, 1989.
( 3 ) Cf Emile Sasco " Les Ephémérides des Iles Saint-Pierre-et-Miquelon ", Saint-Pierre, 1934.
( 4 ) Archives départementales de Saint-Pierre-et-Miquelon ( SC 1791 ) ( 5 ) Archives d'outre-mer ( SG - SPM C22d304 ) ( 6-) Archives départementales de Saint-Pierre-et-Miquelon ( SC1796 ) ( 7 ) Lettre de Gaston Roullet à Monsieur le Gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon, du 26 août 1898. Archives départementales de Saint-Pierre-et-Miquelon ( SC 1790 ) ( 8 ) Lettre du Docteur Houillon au Gouverneur, du 7 août 1898.


Paul-Emile Miot " La rue Joinville-1857 "
Première photo connue de St-Pierre


J.Ferat " La rue Joinville à St-Pierre "
Gravure parue dans l'illustration(1859)


J.Lara " La rue de Paris à St-Pierre "
Gravure parue dans " LeTour duMonde "(1863)


Edouard W. Littaye
" Saint-Pierre -La rue Joinville "(1864) collection Robert Littaye.

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